Le Morvan en automne : quatre jours par les routes du Haut-Folin

Le Morvan en automne : quatre jours par les routes du Haut-Folin

Premières brumes : Avallon → Vézelay

Le brouillard d'octobre ne se lève pas, il s'effiloche. À huit heures, Avallon dort encore sous une couverture de coton mouillé. Je quitte la vieille ville par la D957, les remparts disparaissent dans le rétroviseur avant même le premier virage. La route monte doucement, bordée de haies où les prunelles sauvages pendent, blettes, prêtes à tomber.

Vingt kilomètres, c'est trop court pour que l'esprit s'installe vraiment dans le voyage. Pourtant, quand la colline de Vézelay se détache de la brume, quelque chose bascule. La basilique apparaît par fragments — d'abord le clocher, puis la nef, puis le village tout entier comme un navire amarré au-dessus des champs nus. On ne découvre pas Vézelay, on le reçoit.

Dans la montée vers le parvis, je croise un homme qui balaie les feuilles devant sa porte. Le geste est lent, résigné. « C'est tous les matins en cette saison », dit-il sans que j'aie posé la question. Il s'appuie sur son balai, regarde le ciel qui blanchit à peine. « Mais c'est un beau matin quand même. » Je hoche la tête. On reste là trente secondes, deux étrangers d'accord sur l'essentiel.

La basilique est vide à cette heure. Le tympan roman vibre dans la pénombre, le Christ aux bras démesurés, les apôtres figés dans leur danse de pierre. La lumière d'octobre entre par les fenêtres hautes, grise et douce. Je ne sais pas prier, mais je sais rester immobile. Le froid des dalles traverse les semelles. C'est suffisant.

En redescendant vers la voiture, je passe devant la terrasse d'un café qui n'ouvrira pas avant midi. Les chaises sont empilées, les tables nues. L'auvent dégoutte de la nuit. Vézelay sans les pèlerins et sans les cars de touristes, c'est un village de quatre cents âmes qui attend l'hiver.

L'entrée dans le Morvan profond

La D958 quitte la Cure et s'enfonce dans la forêt. Ici commence le Morvan véritable, celui qu'on ne voit pas depuis l'autoroute, celui qui ne figure pas sur les cartes postales. Le bitume est mouillé, les fougères roussissent sur les bas-côtés. Je croise un tracteur, rien d'autre pendant vingt minutes.

Le Morvan est un massif ancien, usé. Pas de sommets dramatiques, pas d'arêtes déchiquetées : des collines rondes, des vallées encaissées, des forêts qui n'en finissent plus. Le granit affleure partout, dans les talus, les bordures de champ, les pierres d'angle des fermes. On est dans le ventre de la Bourgogne, loin des vignobles et des cartes des vins.

À la sortie d'un virage, un panneau indique le lac des Settons. Je m'y attendais, et pourtant la route qui y mène surprend : elle rétrécit, le bitume devient grenu, les arbres se resserrent. L'odeur de sous-bois entre par les aérations — champignon, terre mouillée, feuilles mortes en décomposition lente. C'est l'odeur de l'automne dans les forêts de feuillus, celle qui reste sur les doigts quand on ramasse un bolet.

Le lac des Settons et l'homme qui plantait des arbres

Le lac apparaît entre les mélèzes, gris comme le ciel. C'est un lac artificiel, creusé au XIXe siècle pour alimenter Paris en bois de chauffage par flottage. L'idée est étrange, vue d'ici : des bûches qu'on jetait à l'eau sur les hauteurs du Morvan, qui descendaient la Cure, puis l'Yonne, puis la Seine, pour finir dans les cheminées parisiennes. Des milliers de stères qui traversaient la France au fil de l'eau.

Je me gare près de la digue. Le restaurant « Le Petit Morvan » est fermé le mardi. Je l'apprends en tournant la poignée, le nez contre la vitre où une carte jaunie annonce une truite aux amandes. Tant pis. Je longe la rive à pied, les mains dans les poches.

Un monsieur promène un chien qui n'a plus l'âge de courir. Le chien renifle mes chaussures, pousse un soupir, s'assoit. Le monsieur sourit. « Il est comme moi, il fatigue vite. » Il habite Montsauche, le village voisin, vient au lac tous les matins depuis trente ans. « L'été, c'est plein de Parisiens. L'automne, c'est à nous. » Il montre du menton la forêt sur l'autre rive. « Vous voyez cette parcelle, là-bas ? C'est moi qui l'ai replantée en quatre-vingt-trois. Des douglas. Ils sont beaux, maintenant. »

Je regarde les arbres qu'il a plantés il y a quarante-trois ans. Ils sont droits, serrés, sombres. Une cathédrale végétale. On ne sait pas quoi répondre à un homme qui a planté une forêt. On dit merci, je crois. Je dis merci. Il hausse les épaules, rappelle son chien, s'éloigne dans le crachin.

Le Mont Beuvray, le temps celte

La D37 grimpe sur le flanc est du massif. Les panneaux indiquent « Bibracte », et chaque kilomètre rapproche d'un temps qui n'est pas le nôtre. Le parking est vide, ou presque : une camionnette blanche, un break immatriculé en Saône-et-Loire. Octobre, un mardi, dix heures trente : on ne se bouscule pas sur l'oppidum.

Le Mont Beuvray culmine à 821 mètres. La forêt l'a avalé presque entièrement, mais les talus, les remparts de terre et de pierre, les creux et les bosses du sol racontent encore la ville gauloise. Bibracte, capitale des Éduens, le lieu où Vercingétorix reçut le commandement des armées coalisées en 52 avant notre ère. César lui-même y séjourna, après Alésia, pour rédiger une partie de ses Commentaires. L'Histoire s'est écrite ici, sur ce sommet perdu dans la brume, et aujourd'hui on n'y entend que le vent dans les hêtres.

Le musée est une longue bâtisse de pierre et de verre, posée dans la pente comme un bloc erratique. À l'intérieur, les vitrines montrent des fibules, des outils, des monnaies frappées d'un sanglier. Des objets quotidiens. Des gens vivaient là, mangeaient, commerçaient, se disputaient. On l'oublie trop souvent : les Gaulois ne sont pas une abstraction scolaire. Ils ont laissé des clous, des clés, des jetons de jeu.

Je monte jusqu'au point de vue. La table d'orientation promet un panorama à douze directions. Ce matin, la brume en accorde deux : le premier plan de fougères et, juste derrière, un néant cotonneux. C'est parfait ainsi. On ne vient pas à Bibracte pour voir, on vient pour imaginer. Une armée gauloise dans ce brouillard, avec ses enseignes, ses chars, ses chefs en armes : la scène est plus vraie quand on ne la voit pas.

En redescendant, je prends un sentier balisé qui serpente entre les vestiges. Une plaque indique l'emplacement d'un atelier de forgeron. Une autre, une cave à grain. Une troisième, le « parc à chevaux » — une simple cuvette herbeuse où l'herbe est plus grasse. À chaque pas, le sol sonne différemment sous les chaussures. Ici, la terre est meuble. Là, une pierre affleure, polie par deux mille ans de pluie. On marche sur un mille-feuille d'Histoire, et le plus troublant est qu'elle ne se donne pas à voir. Elle se devine.

Le Haut-Folin, 901 mètres

On m'avait dit : « Le point culminant du Morvan, c'est le Haut-Folin, 901 mètres. » J'imaginais un belvédère, une table d'orientation, peut-être un petit commerce de crêpes. On m'avait mal renseigné, ou plutôt on m'avait dit la vérité d'une manière que je n'avais pas comprise.

Le Haut-Folin est une épaule boisée. Pas de sommet, pas de panorama, pas de parking aménagé. Un chemin forestier, une clairière, et une tour hertzienne qui dépasse des arbres comme un doigt levé. Le point le plus haut de la Bourgogne est un endroit où l'on ne va pas. On y passe.

Je gare la voiture sur le bas-côté et je marche un peu, sans but. La forêt est dense, moussu, silencieuse. Les sapins de Douglas montent à quarante mètres, leurs troncs sont gainés de lichen vert-de-gris. Le sol est un matelas d'aiguilles rousses. Rien ne bouge, sauf une buse qui tourne au-dessus de la canopée, portée par un courant d'air qu'on ne sent pas d'en bas.

C'est ici que je comprends quelque chose sur le Morvan. Ce n'est pas un massif qu'on conquiert, ce n'est pas un sommet qu'on coche. C'est un pays qu'on traverse, et dont on ressort avec des feuilles mortes dans les ourlets et l'odeur de l'humus dans les narines. Le Haut-Folin, à sa façon modeste, est plus honnête qu'un belvédère. Il ne promet rien, il est.

Château-Chinon, la ville perchée

La descente vers Château-Chinon est la partie la plus belle de la D37. La route se déroule en lacets entre les sapinières, et soudain la vallée s'ouvre, et la ville apparaît, accrochée à sa colline, dominée par le clocher de Saint-Romain et la silhouette massive du calvaire. François Mitterrand fut maire ici pendant vingt-deux ans, et Château-Chinon en garde une gravité un peu solennelle, comme une personne qui a longtemps fréquenté le pouvoir et qui n'en tire plus de vanité.

Je prends une chambre dans un hôtel qui donne sur la place. La patronne me tend une clé avec un gros porte-clés en cuivre. « Le restaurant fait le bourguignon le jeudi, mais on est mardi. » Elle voit ma déception, ajoute : « Je peux vous faire une andouillette, si vous voulez. » Je n'aime pas l'andouillette. Je dis oui quand même. C'était une bonne décision : la sienne est grillée à point, servie avec des pommes de terre sautées et un verre de Château-Chinon rouge, un vin de pays dont j'ignorais l'existence et qui tient tête sans faire de manières.

Après dîner, je marche dans la ville déserte. Les vitrines du musée du Septennat exposent des cadeaux diplomatiques — tapis, vases, sculptures offertes à Mitterrand lors de ses voyages officiels. Étrange musée, où l'intime et le protocolaire se côtoient sans se parler. Un tapis africain voisine avec une porcelaine de Chine. Un bibelot d'Asie centrale regarde une pendule Empire. La France est ici, dans ce bric-à-brac républicain.

La nuit tombe vite en octobre. À vingt heures, les rues sont vides, les volets tirés. Le Morvan se couche tôt.

Dernière route : Autun

Au matin, le brouillard est revenu. La D978 file vers le sud, cinquante kilomètres qui traversent la partie la plus sauvage du parc naturel régional. Forêts, forêts, forêts. Un chevreuil traverse la route, s'arrête au milieu de la chaussée, me regarde sans crainte, repart. Un faisan s'envole du fossé dans un froissement d'ailes maladroit. La route est un couloir entre deux murs d'arbres, et le jour peine à percer.

Autun surgit d'un coup, après un dernier virage. La cathédrale Saint-Lazare domine la ville haute, et les remparts romains sont encore debout, avec leurs tours et leurs portes monumentales — la porte d'Arroux, la porte Saint-André. Augustodunum, la ville fondée par Auguste pour remplacer Bibracte : la Rome gauloise, ni plus ni moins. Deux mille ans plus tard, le Moyen Âge a posé sa pierre sur la pierre antique, et la Renaissance sur le Moyen Âge. La stratification est visible à l'œil nu.

Je me gare près des remparts et je monte vers la cathédrale par des ruelles en pente. Le tympan de Gislebertus m'attend, je le sais, mais je retarde le moment. Il faut mériter un tympan roman. D'abord, on fait le tour de la nef. On respire l'odeur de pierre humide et d'encens refroidi. On laisse ses yeux s'habituer à la pénombre.

Et puis on lève la tête. Le Jugement dernier de Gislebertus est une bande dessinée de pierre, une fresque verticale où chaque personnage raconte une histoire. Le Christ en majesté, immense, les mains ouvertes. Les élus à sa droite, les damnés à sa gauche, des anges, des démons, des âmes minuscules pesées dans une balance. Une femme aux seins mordus par des serpents — l'allégorie de la Luxure. Un pèlerin endormi, coquille Saint-Jacques sur le dos, que des anges empêchent de tomber. Gislebertus a signé, en toutes lettres, sous les pieds du Christ : Gislebertus hoc fecit. Un tailleur de pierre du XIIe siècle qui revendique son œuvre. Il aura fallu huit cents ans pour que l'artiste ne soit plus un nom.

Je reste longtemps, le cou cassé, les yeux pleins de détails. Il y a des touristes qui entrent, photographient, repartent. Je les envie presque : ils vivent leur chemin, moi le mien. Mais je sais que je resterai plus longtemps qu'eux. On ne quitte pas Gislebertus en cinq minutes.

En ressortant, la lumière a changé. Le soleil d'octobre, bas sur l'horizon, frappe la pierre blonde de la cathédrale et la fait briller comme du miel. La place est calme. Un enfant court après un pigeon. Sa mère lit un plan, l'air perdu. Autun n'est pas une ville pressée.

Ce qu'on rapporte

Quatre jours, deux cent quinze kilomètres. Une poussière sur une carte de France. Et pourtant, le Morvan m'a pris quelque chose — ou plutôt, il m'a rendu quelque chose que je ne savais pas avoir perdu. La lenteur, peut-être. Le droit d'être en octobre dans une forêt sans rien faire d'autre que regarder la brume se dissoudre.

Je repense à l'homme du lac des Settons, celui qui a planté des arbres en quatre-vingt-trois. Il n'avait pas de leçon à donner, pas de morale à transmettre. Il avait juste planté des arbres, et quarante-trois ans plus tard, ils étaient là. C'est le Morvan, je crois. Un pays qui ne se raconte pas, qui se laisse traverser. Un pays où l'on revient sans avoir rien conquis, mais avec des souvenirs qui tiennent dans le creux de la main : une fougère rousse, un tympan roman, le brouillard d'octobre, et le goût d'un vin de pays dont on ne savait pas qu'il existait.