Les Cévennes à l'arrière-saison : cinq jours par la Corniche et les Causses

Les Cévennes à l'arrière-saison : cinq jours par la Corniche et les Causses

J'avais mal lu la carte. Je croyais qu'Alès était la porte des Cévennes — une expression qu'on lit partout, et que je répétais sans y penser. Mais une porte, normalement, on la franchit. Ce matin de septembre, en sortant d'Alès par la D907, je n'ai rien franchi du tout. Les faubourgs se sont espacés, les panneaux publicitaires ont disparu, les platanes se sont refermés au-dessus de la chaussée, et quelque chose s'est installé sans prévenir : le sentiment d'être déjà ailleurs, sans avoir rien traversé. C'est la plaine qui s'efface, doucement, comme une marée qui descendrait en silence.

La route monte. Régime de troisième, virage, quatrième, virage. Les châtaigniers apparaissent, d'abord dispersés, puis en rideau continu. Leurs feuilles commencent à peine à roussir. On dit que le châtaignier a nourri les Cévennes pendant des siècles — l'arbre à pain. Je le savais avant de partir, je l'avais lu. Mais ce qu'on ne lit pas, c'est la densité de ces forêts. Vues d'en haut, elles couvrent les pentes comme une fourrure sombre, percée par endroits de trouées de granit ou de schiste. À cinquante à l'heure dans les lacets, on ne voit pas la forêt : on est dedans.

Saint-Jean-du-Gard, première halte

Saint-Jean-du-Gard un mardi matin, c'est un village qui s'étire. Je me gare près du pont, je traverse le Gardon sur la passerelle. L'eau est basse — septembre a été sec. Sur la place, le marché est fini, ou peut-être qu'il n'a pas eu lieu ce jour-là. Restent deux chaises de bistrot, un vieux monsieur qui lit Midi Libre contre la vitre, et l'enseigne du train à vapeur qui promet des départs en après-midi. Je n'attends pas — je ne suis pas venu pour le train, mais pour la route qui part vers l'ouest, celle qui longe la crête.

Dans la boulangerie, j'achète un pain aux châtaignes. La dame me demande si je « monte à la corniche ». Je dis oui. Elle me dit « alors prenez de l'eau, il fait encore chaud dans le col ». Elle a raison. Quinze minutes plus tard, sorti de la vallée, le soleil tape en plein sur le pare-brise et la clim hoquette.

Vue sur les toits de schiste de Saint-Jean-du-Gard en contrebas, vallée du Gardon en automne naissant, forêts de châtaigniers sur les pentes
Ce n'est pas le départ qui compte, c'est le moment où la plaine cesse de vous retenir.

La Corniche des Cévennes

La D983 entre Saint-Jean-du-Gard et Florac, on l'appelle la Corniche des Cévennes. Le nom est presque trop beau pour ce qu'il désigne : une départementale étroite, sans parapet aux endroits qui donnent le vertige, où l'on croise plus de vélos que de voitures. Elle suit la crête pendant des kilomètres, et par moments les deux versants dégringolent de chaque côté, comme si la route était posée sur une arête.

Je m'arrête au col de la Baraquette. 863 mètres, rien de spectaculaire, mais le panorama vers le sud ouvre sur la Vallée Longue et la Vallée Française, deux sillons parallèles qui s'enfoncent dans le massif. Le nom de Vallée Française n'a rien de patriotique : il viendrait d'une déformation de « vallée franche », une enclave où les protestants trouvaient refuge au temps des persécutions. En contrebas, Saint-Germain-de-Calberte, Saint-Étienne-Vallée-Française — des villages qui portent la mémoire des Camisards dans chaque pierre.

Je reste un moment adossé à la voiture. Un cycliste passe, me salue d'un geste du menton, ne ralentit pas. Une buse dessine des cercles au-dessus du col. Le silence retombe, épais comme le vent.

La descente vers Florac est plus rapide que la montée — ou c'est moi qui ai pris confiance dans les virages. La vallée s'élargit, le Tarnon apparaît, et avec lui une lumière différente, plus ouverte, moins boisée.

Florac et l'épaisseur du temps

Florac, à cette heure-là, sent la pierre chaude et le tilleul. Je me pose sur un banc près du château, un bâtiment trapu du XVIIᵉ siècle qui domine la place. Il a servi à tout : prison, tribunal, mairie. Aujourd'hui il abrite le siège du Parc national des Cévennes, ce qui est une manière discrète de dire que les choses sérieuses se passent là, sans en faire étalage.

Je bois un café au bistrot de la placette. La serveuse parle avec un client au comptoir d'un troupeau de brebis qui a bloqué la route du côté de l'Espérou. « Trois cents bêtes, dit le client, et pas moyen de les faire bouger, le chien en avait rien à faire. » Je souris dans mon café. C'est aussi pour ça qu'on prend la route : entendre des conversations qu'on n'aurait jamais eues chez soi.

Je repars en début d'après-midi. Le GPS m'annonce une heure trente jusqu'à Valleraugue, mais je sais déjà que je mettrai plus — je m'arrête sans raison, juste pour regarder.

Le mont Aigoual, entre deux mondes

La montée vers l'Aigoual par la D986 et la D907 est une affaire de transitions. D'abord les forêts de châtaigniers cèdent aux pins sylvestres, puis aux hêtres, puis aux landes rases balayées par le vent. À 1 200 mètres, la bruyère et les fougères prennent le dessus. On sent l'altitude moins au souffle qu'aux oreilles — cette pression bizarre qui vous oblige à déglutir deux fois.

Au sommet, à 1 567 mètres, le vent soulève les vestes et fait claquer les portières. L'observatoire météorologique — le « Climatographe » — dresse sa silhouette trapue au-dessus du parking. Il est encore en activité. C'est le dernier observatoire de montagne habité en France, un bâtiment qui a connu des records de vent à 335 km/h en 1966. Même par beau temps, comme aujourd'hui, on ne tient pas droit sans effort.

Je monte sur la terrasse panoramique. La vue, par temps clair, va des Alpes aux Pyrénées, du Puy de Sancy à la Méditerranée. Ce matin, une brume légère masque l'horizon sud, mais je devine la mer au loin, une ligne plus claire entre le ciel et la terre. Un randonneur à côté de moi montre le nord-est à son fils : « Là, c'est le mont Blanc. — Tu es sûr ? — Non. Mais on fait comme si. »

L'observatoire du mont Aigoual sous un ciel d'automne balayé de nuages, lande rase au premier plan, vallées en contrebas noyées de brume
À 1567 mètres, même les certitudes vacillent. Le vent s'en charge.

Le cirque de Navacelles

Je redescends par Valleraugue, puis Le Vigan, où je fais halte pour le déjeuner. Le marché du samedi bat son plein, mais on est mercredi, et la halle est à moitié vide — juste un marchand de pélardons et une dame qui vend des oignons doux en tresse. J'achète deux fromages et un oignon, sans trop savoir ce que j'en ferai. Le marchand me les emballe dans du papier journal. « L'oignon, il va tenir trois semaines. Le pélardon, trois jours. Mangez-le ce soir. »

La route vers Navacelles quitte le Vigan par la D48, traverse Avèze, puis s'engage sur le causse de Blandas par la D113. En vingt minutes, le paysage bascule : la végétation méditerranéenne — chênes verts, thym, cistes — cède la place à une étendue minérale, rase et battue par le vent, où la roche calcaire affleure partout. C'est un autre monde, et il n'y a pas eu de transition.

Le cirque de Navacelles se mérite dans le sens où il ne se montre pas avant qu'on soit dessus. La route serpente, et soudain l'horizon se dérobe. Le belvédère de Blandas surplombe un gouffre de trois cents mètres : en bas, la Vis trace un méandre parfait autour d'un éperon rocheux, une île verte posée au fond du canyon. Le hameau de Navacelles, minuscule, est niché au creux de ce qui fut, il y a des millénaires, une cascade effondrée.

Je reste longtemps là-haut. Le soir commence à tomber, la lumière rase du causse allonge les ombres, et le cirque se remplit d'une brume très légère qui efface les arêtes et adoucit le paysage. Personne d'autre sur le belvédère. Juste le vent, le vide, et le bruit lointain de la Vis qu'on devine sans la voir.

Je descends au village par la route en lacets qui plonge dans le canyon. En bas, je m'assois au bord de l'eau, je mange le pélardon acheté au Vigan, et je pense à ce que disait le marchand. Il n'avait pas tort : il était bien meilleur que celui de supermarché.

Vue plongeante sur le cirque de Navacelles depuis le belvédère de Blandas, méandre de la Vis autour de l'éperon rocheux, lumière de fin d'après-midi, causse aride
Le cirque ne se montre pas tout de suite. Et quand il apparaît, on oublie de respirer.

Retour par Anduze

Le dernier jour, je ferme la boucle par le sud. La D999 file vers Anduze à travers un paysage qui a déjà changé de caractère. Les oliviers réapparaissent, les toits de tuiles rondes remplacent la lauze de schiste, et l'air sent le romarin et la pierre sèche. En une heure de route, on passe des causses arides à une presque-Provence.

Je m'arrête à Anduze sans intention précise. La ville est calme, la saison touristique est derrière. Je trouve un café sur la place couverte, je commande un noir, et je regarde les gens passer. Un homme installe des cageots de figues devant son étal. Une femme promène un chien qui a visiblement plus d'énergie qu'elle. Le clocher sonne quatre heures.

Je ne visite pas la Bambouseraie. Tout le monde m'en avait parlé avant le départ — « c'est magnifique, il faut absolument » — et c'est peut-être pour ça que je n'y vais pas. Pas par principe, plutôt par fidélité à ce qu'a été ce voyage : une succession de moments où je ne faisais que passer, jamais visiter. J'ai traversé les Cévennes sans cocher une seule case, et je n'ai pas l'impression d'avoir manqué quoi que ce soit.

En reprenant la route vers Alès, où je laisserai la voiture de location, je repense à ce que m'a dit le marchand de pélardons : « Mangez-le ce soir. » Cinq jours dans les Cévennes, et voilà ce qui reste : un fromage mangé au bord d'une rivière, trois cents brebis qui bloquaient une route que je n'ai pas empruntée, deux chaises de bistrot vides un mardi matin, et le vent sur la crête du mont Aigoual.

Ce n'est pas le genre de voyage dont on ramène des listes. C'est le genre de voyage qui s'installe dans le silence des retours, quand on éteint le moteur et qu'on ne bouge pas tout de suite.