Lannion — Perros-Guirec : le granit qu'on ne voit pas sur les cartes
Le TGV s'arrête à Lannion, et c'est déjà le bout du monde. Je descends sur le quai avec un sac à dos et une veste qui ne tiendra pas le vent, je le sais déjà. Février en Bretagne nord, personne ne fait ça. Le loueur de voitures me regarde avec un mélange de pitié et de respect — « Vous allez sur la côte ? » — et je réponds oui, Perros-Guirec, comme si c'était une évidence.
La route de Lannion à Perros-Guirec prend vingt minutes. On longe le Léguer, on traverse des hameaux où les volets sont fermés, et puis la mer apparaît. Pas la mer des cartes postales : une mer grise, hachée, qui mord la côte avec une régularité de métronome. Le parking de la plage de Trestraou est vide — en été, il paraît qu'on y fait la queue à huit heures du matin. En février, je suis seul avec les goélands et le bruit du vent dans les haubans des voiliers échoués.
Je ne suis pas venu pour la plage. Je suis venu pour le granit rose. Et la première chose qu'on découvre, quand on pose le pied sur le sentier des douaniers qui part de Trestraou, c'est qu'il n'est pas rose. Pas tout de suite. Il est gris, beige, ocre par endroits — un granit ordinaire qui ne dit rien de ce qui l'attend trois kilomètres plus loin.
Le GR34, ici, c'est un chemin de terre battue qui serpente au-dessus des criques. On marche entre les ajoncs et les fougères roussies par le sel, et la mer est toujours à droite, toujours présente. Le bruit change selon la marée : à marée haute, c'est un claquement sourd, presque animal ; à marée basse, un chuintement discret, comme si la mer se retenait. Je marche une heure sans croiser personne. Une fois, un joggeur me dépasse, capuche enfoncée, et son souffle forme un petit nuage blanc qui disparaît aussitôt.
Et puis, au détour d'une crique dont je n'ai pas retenu le nom, le granit change. Ce n'est pas spectaculaire — c'est une nuance d'abord, un reflet saumon sur une paroi que le soleil de février, bas et pâle, éclaire par en dessous. La roche semble absorber la lumière au lieu de la renvoyer. Je m'arrête. Je pose la main dessus. Elle est rugueuse, chaude malgré le froid de l'air — le feldspath, le quartz, le mica, tout le cocktail minéral qui donne cette couleur, et qu'on ne trouve qu'ici, en Corse et en Chine, m'a-t-on dit. Je n'ai pas vérifié pour la Chine, mais pour la Bretagne, je suis en train de le faire.
Ploumanac'h : le phare, la statue sans nez, et le chapeau de Napoléon
Ploumanac'h arrive par surprise. On marche, on longe des villas des années trente aux volets bleus, et soudain le sentier se dégage et le phare de Mean Ruz apparaît. Il est en granit rose — mais un rose franc, affirmé, un rose qui ne s'excuse pas. Vingt mètres de hauteur, une tour carrée plantée dans un chaos de rochers comme si un géant les avait jetés là en se fâchant. Et partout autour, des formes. Le chapeau de Napoléon, la sorcière, la tortue — les noms que les gens ont donnés à ces blocs érodés par le vent et la mer, et qui ressemblent en effet à ce qu'on veut bien y voir. Le chapeau de Napoléon, je dois dire, est assez convaincant.
Je descends vers l'anse Saint-Guirec. La marée est basse, et l'oratoire est accessible — ce petit édifice du douzième siècle perché sur un rocher, avec sa statue de bois à l'intérieur. Saint Guirec, un moine gallois débarqué ici au septième siècle, fondateur de Ploumanac'h. La légende dit que les jeunes filles à marier venaient piquer une aiguille dans le nez de la statue, et si l'aiguille tenait jusqu'à la marée suivante, le mariage était assuré dans l'année. La statue n'a plus de nez. Je ne sais pas ce que ça dit du taux de réussite de la méthode, mais je reste un moment devant l'oratoire, à regarder la mer qui remonte doucement, et je me dis que le septième siècle était une époque où l'on savait s'occuper.
Je remonte vers le phare par le sentier. Le vent forcit. La lumière de février est une lumière d'argent, qui donne au granit rose des teintes de saumon fumé. Je croise un couple de retraités allemands, équipés comme pour l'Everest — bâtons de marche avec embouts en caoutchouc, chaussures montantes, pantalons déperlants. « Schön, nicht? » me dit la femme. Je hoche la tête. Nous restons là, tous les trois, à regarder les vagues exploser contre les rochers. La beauté du lieu est objective, indiscutable. Elle traverse les langues.
Le soir, je trouve une crêperie ouverte dans le bourg de Ploumanac'h — un miracle en février. Une galette complète, œuf, jambon, fromage, avec une bolée de cidre brut du Trégor. Le cidre est sec, presque acide, et coupe parfaitement le beurre de la galette. La patronne, une femme d'une soixantaine d'années, me dit que l'hiver, ils n'ouvrent que le week-end, mais qu'ils ont gardé le mercredi « pour les habitués ». Je ne suis pas un habitué, mais je suis le seul client, et ça compte. Elle me parle de son petit-fils qui fait du kite-surf à Trestraou, de la saison qui commence de plus en plus tard, des Parisiens qui réservent en avril maintenant. Je l'écoute en mangeant mon kouign-amann — un gâteau au beurre caramélisé, croustillant dessus, fondant dedans, qui justifierait le voyage à lui seul.
Trégastel — l'île Renote et le granit qui parle
Le lendemain matin, le ciel est dégagé. Un ciel de février, pâle et haut, qui donne aux choses une netteté de gravure. Je repars du bourg de Ploumanac'h en voiture, direction Trégastel, à dix minutes par la D788. Mais je ne veux pas arriver en voiture, pas tout de suite. Je me gare au parking de la plage de Coz-Pors et je repars à pied, vers l'ouest, le long du GR34.
Le tronçon entre Ploumanac'h et Trégastel est moins spectaculaire que celui de la veille — moins de chaos rocheux, plus de lande rase, plus de silence. Le sentier s'éloigne un peu de la côte par endroits, traverse des bosquets de pins tordus par le vent, et revient brutalement au-dessus d'une crique où l'eau est d'un vert laiteux, presque tropical. Je vérifie la température de l'air : six degrés. L'illusion ne tient pas.
Trégastel compte treize plages, m'a-t-on dit. En février, elles sont toutes désertes ou presque. La plage de Coz-Pors, abritée entre deux avancées de granit, ressemble à un lagon miniature — sable blanc, eau turquoise, rochers roses en arc de cercle. Il n'y a personne. Je m'assieds sur un bloc de granit, le dos contre une forme qui pourrait être un phoque ou un dos de baleine, selon l'angle, et je regarde la mer monter. Le granit rose est étrange de près : il est rugueux, grenu, et sa couleur change selon l'humidité. Mouillé, il devient presque rouge. Sec, il pâlit jusqu'au rose poudré. C'est une roche vivante, en quelque sorte — elle réagit au temps qu'il fait.
Je pousse jusqu'à la presqu'île Renote, cette petite langue de terre qui s'avance dans la mer au nord de Trégastel. Le sentier fait le tour de la presqu'île en une heure, et c'est une heure de granit pur, de chaos minéral, de blocs empilés comme des dominos. Ici, le rose est à son maximum d'intensité — un rose chair, presque indécent, que les géologues attribuent à l'oxydation du fer dans le feldspath à huit cents degrés, il y a trois cents millions d'années. Mais la géologie, face à ce spectacle, est une explication assez pauvre.
Je croise un homme qui promène son chien, un labrador noir qui court dans les flaques. L'homme a un bonnet de laine et des bottes en caoutchouc. « C'est calme aujourd'hui », je lui dis. Il rit. « C'est calme tous les jours en février. En août, vous ne pouvez pas poser un pied ici sans marcher sur une serviette. » Il habite Trégastel depuis trente ans, il a vu la presqu'île se remplir et se vider au rythme des saisons. « Le meilleur mois, c'est octobre. La lumière est douce, l'eau est encore chaude — enfin, chaude pour la Bretagne. » Il me montre du doigt un rocher qu'il appelle le crocodile. Je ne vois pas de crocodile. Il insiste. Je plisse les yeux. Toujours rien. On en rit, et il repart avec son chien.
Le soir, je mange dans une crêperie de Trégastel, une galette au sarrasin avec des Saint-Jacques — nous sommes en février, en pleine saison de la coquille, et la baie de Saint-Brieuc n'est qu'à une heure de route. Les noix sont nacrées, à peine saisies, posées sur un lit de poireaux fondus. Le cidre est un brut de producteur, trouble, vivant, qui pétille dans la bolée. Je suis le seul client, encore une fois, et la serveuse s'assoit à la table voisine pour plier des serviettes en me parlant de la vie l'hiver : les commerces qui ferment, les amis qui se retrouvent chez les uns et les autres, les tempêtes qui coupent le courant trois jours. « On est bien », elle dit. Et elle a l'air de le penser.
Île-Grande — le bout du rose, le début d'autre chose
Le troisième jour, je prends la voiture et je file vers l'ouest, direction Pleumeur-Bodou. La route quitte la côte, traverse des terres agricoles — champs de choux et d'artichauts, les légumes du Trégor, qui poussent dans cette terre limoneuse que le Gulf Stream réchauffe juste assez. Je traverse Pleumeur-Bodou sans m'arrêter, je longe le Radôme — cette énorme boule blanche qui abrita les premières transmissions satellite entre l'Europe et l'Amérique en 1962, et qui semble aujourd'hui un vestige de science-fiction oublié dans un champ breton — et je prends la route de l'Île-Grande.
L'Île-Grande n'est pas vraiment une île : un pont la relie au continent, un pont assez large pour qu'on l'emprunte sans s'en rendre compte. Mais une fois qu'on est passé, le paysage change. Les champs s'arrêtent, remplacés par une lande rase et des chaos de granit — gris cette fois, ou presque. Le rose s'estompe à mesure qu'on avance vers l'ouest. Le granit de l'Île-Grande est plus clair, plus froid, comme si la couleur s'épuisait.
Je me gare près du bourg, une poignée de maisons de pierre autour d'une petite église, et je pars à pied sur le sentier qui fait le tour de l'île. Le circuit fait sept kilomètres, sans difficulté, sur un chemin de terre qui longe la côte. La lande est rase, les ajoncs sont en fleur malgré le froid — des petites taches jaunes qui résistent au vent. Ici, le GR34 est moins fréquenté que sur la côte de granit rose. On croise des promeneurs locaux, des chiens, des enfants qui courent. L'ambiance est différente : moins spectaculaire, plus intime.
Ce qui frappe, c'est le silence. Pas le silence vide des villes, mais un silence habité, traversé par le cri des goélands et le bruit sourd de la mer qui travaille la roche. L'île est parsemée de menhirs — des pierres dressées il y a cinq mille ans par des gens dont on ne sait presque rien, sinon qu'ils avaient le temps et la force de planter des blocs de plusieurs tonnes dans la terre. Le plus imposant, le menhir de Saint-Duzec, fait près de quatre mètres de haut. Il est penché, comme fatigué, et couvert de lichen orange. Je pose la main dessus. La pierre est froide, rugueuse, et ne dit rien. Les menhirs ne parlent pas. C'est pour ça qu'on les interroge depuis cinq mille ans.
Au nord de l'île, le sentier débouche sur une petite crique abritée du vent. La mer est calme, presque plate, et le ciel de février s'est ouvert — une trouée de lumière qui fait scintiller l'eau comme du métal fondu. Je m'assieds sur un rocher et je regarde l'horizon. Les Sept-Îles sont là-bas, à quelques milles, invisibles depuis la côte mais présentes dans l'imaginaire : la plus grande réserve ornithologique de France, vingt-sept espèces d'oiseaux, des macareux, des fous de Bassan, des cormorans. En février, les bateaux ne sortent pas. Les îles sont seules, et c'est peut-être mieux ainsi.
Je pense au chemin parcouru. Trois jours, cinquante kilomètres à pied et en voiture, un bout de côte qui fait seize kilomètres de long et qui concentre en si peu d'espace une telle densité de beauté que c'en est presque absurde. Le granit rose, le phare, l'oratoire sans nez, la presqu'île Renote, l'Île-Grande, les menhirs, les galettes, le cidre, le vent, le silence. Et les gens — la crêpière de Ploumanac'h, l'homme au chien de Trégastel, la serveuse de Trégastel, le couple allemand, le loueur de voitures de Lannion. Des rencontres brèves, ordinaires, qui s'effacent presque aussitôt mais qui laissent une trace, comme le sel sur les vitres de la voiture.
Je reprends la route vers Lannion en fin d'après-midi. La lumière baisse, le ciel se referme, et le granit redevient gris. La Côte de Granit Rose est derrière moi, et je sais déjà que j'y reviendrai — pas en été, pas quand les parkings sont pleins et les serviettes couvrent les criques, mais en octobre, comme disait l'homme au chien, ou en mars, quand le printemps commence à peine et que les ajoncs sont tous en fleur. La Bretagne en hiver est un secret qu'on se garde. Et les secrets, par définition, on ne les raconte pas à tout le monde.
Le train pour Paris part à dix-huit heures trente. J'ai du sable dans les chaussures et du granit rose dans les yeux. Je ne suis pas sûr de vouloir m'en débarrasser.