Je suis parti un matin d'octobre, sans raison particulière sinon celle-ci : je n'avais jamais pris la route de Combe Laval. On me l'avait décrite vingt fois — « tu verras, c'est taillé dans la falaise, on jurerait que la route flotte » — et chaque fois je repoussais. Pas par peur du vide, plutôt par cette paresse qu'on a devant les choses trop recommandées. Mais octobre dans la Drôme, avec la lumière qui baisse et les premiers froids, ça vous met en mouvement.
J'ai dormi à Saint-Jean-en-Royans la veille au soir, dans un petit hôtel près de la place. Saint-Jean, c'est la capitale de la raviole — le genre de titre qu'un village arbore sans ironie, et il a raison : les ravioles du Royans, ces petits carrés de pâte farcis de fromage frais et de persil, sont une chose sérieuse. Le patron de l'hôtel m'a regardé quand j'ai dit que je prenais Combe Laval le lendemain. « Vous avez de la chance, il n'y aura personne en octobre. L'été, c'est pare-chocs contre pare-chocs. » Il a marqué un temps. « Et puis avec le brouillard, c'est encore plus beau. »

Au matin, le brouillard était là, fidèle au rendez-vous. Pas un brouillard à couper au couteau, plutôt une ouate grise qui effaçait le haut des falaises. J'ai quitté Saint-Jean par la D76. Les premiers kilomètres ne paient pas de mine : une route de campagne qui grimpe doucement, des noyers sur les bas-côtés, rien qui annonce ce qui vient.
Et puis, passé le col de Gaudissart, tout bascule. La route se rétrécit, le bitume épouse la paroi, et soudain il n'y a plus de bas-côté — juste le vide à droite, et la roche à gauche. Le brouillard s'est déchiré d'un coup, comme un rideau qu'on tire, et j'ai vu le cirque de Combe Laval pour la première fois.
Ce n'est pas une vue, c'est une claque. La reculée karstique s'ouvre sur cinq kilomètres de long, deux de large, une échancrure titanesque dans le plateau calcaire. Tout en bas, un filet d'eau — le Cholet, un ruisseau souterrain qui a mis quelques millions d'années à creuser ce qu'on voit en une seconde. La route, elle, a été taillée en deux ans, entre 1896 et 1898, par des ouvriers suspendus dans le vide, à la dynamite et à la main. Ils ne travaillaient pas pour la vue : il fallait sortir le bois de la forêt de Lente et le descendre vers la vallée.
Je me suis arrêté au belvédère. Il y avait un couple de retraités en camping-car, les seuls que j'ai croisés de la journée. L'homme prenait des photos avec un téléphone trop grand pour sa main. « C'est la troisième fois qu'on vient, m'a-t-il dit. La première, c'était en 1998, juste après la réouverture. » Je lui ai demandé pourquoi la route avait fermé. « Un éboulement. Ils ont failli tout abandonner, mais les gens du coin se sont battus. » Il a rangé son téléphone. « Vous verrez le tunnel, juste après. »
Le tunnel, c'est un trou brut dans la roche, pas éclairé, pas dégagé. On y passe au pas, les yeux fixés sur le point lumineux à l'autre bout. Quand on en sort, on est au col de la Machine, mille mètres plus haut que Saint-Jean. Le col doit son nom à un hôtel construit à la fin du XIXe siècle pour accueillir les voyageurs qui montaient en calèche. L'hôtel est toujours là, transformé en auberge. Je m'y suis arrêté pour un café. La salle était vide, le patron lisait le journal. « En octobre, c'est calme, m'a-t-il dit. En août, je refuse du monde tous les soirs. » Il a tourné une page. « Mais octobre, c'est le meilleur mois. Les couleurs, la lumière… Et puis on respire. »
J'ai passé la nuit dans un gîte à Bouvante, un hameau à quelques kilomètres du col. Le propriétaire chauffait au bois, une odeur de résineux flottait dans la cour. Avant de dormir, je suis ressorti. Le ciel était dégagé, la voie lactée traversait le Vercors d'un bord à l'autre, et on entendait le Cholet, tout en bas, qui continuait son travail de sape.
Le lendemain, j'ai pris la direction de la forêt de Lente. C'est une forêt domaniale de près de mille hectares, plantée sur le plateau, où les sapins et les épicéas alternent avec les hêtres. En octobre, les hêtres virent au cuivre, et le contraste avec le vert sombre des résineux donne au paysage une profondeur qu'on ne trouve pas en été.
J'ai roulé au pas, vitre ouverte malgré le froid. La route forestière est étroite mais bonne, et je n'ai croisé personne pendant une heure. Le Vercors, à cet endroit, n'est pas spectaculaire : c'est un plateau calme, presque secret, où le relief s'efface sous la forêt. On oublie qu'on est en montagne. On oublie les falaises de la veille. Le silence est si dense qu'on entend le bruit de ses propres pneus sur le gravier comme une intrusion.
À la sortie de la forêt, j'ai bifurqué vers La Chapelle-en-Vercors. Le village est modeste — huit cents habitants, une place centrale, une église, une boulangerie. Mais son nom dit plus que sa taille. La Chapelle, comme tout le Vercors, porte la mémoire de la Résistance. En juillet 1944, le plateau du Vercors s'est déclaré zone libre, quatre mille maquisards ont tenu tête à l'occupant pendant quelques semaines, avant l'assaut allemand. La Cour des Fusillés, à La Chapelle, est un rectangle de pierre où seize résistants ont été exécutés le 25 juillet 1944.
Je ne vais pas faire le récit de ce qui s'est passé ici — d'autres l'ont fait mieux que je ne saurais. Mais quand on traverse le Vercors en voiture, avec le chauffage et la musique, on ne peut pas ignorer que ces routes, ces forêts, ces fermes isolées ont abrité des hommes et des femmes qui y ont cru, qui s'y sont cachés, qui y sont morts. Le paysage en porte quelque chose, un poids discret, une gravité qui ne se donne pas au premier regard.
J'ai acheté des ravioles à la boutique des Grands Goulets, une institution locale. La vendeuse m'a expliqué la différence entre les ravioles industrielles et les leurs : « Les nôtres, c'est du fromage frais, du persil, de la pâte fine. Rien d'autre. Pas de conservateur. » Elle a ajouté, en me rendant la monnaie : « Faites-les pocher trente secondes, pas plus. Sinon elles éclatent. » J'ai promis de faire attention.
Au matin du troisième jour, j'ai repris la D518 vers le nord, en direction des Grands Goulets. Les Grands Goulets, c'est l'autre route mythique du Vercors, creusée entre 1844 et 1854 le long de la Vernaison, entre Pont-en-Royans et le plateau. On la décrivait comme un chef-d'œuvre de l'ingénierie du XIXe siècle : taillée dans la falaise, des tunnels courts, des surplombs, une route en corniche qui semblait défier la gravité.
Elle n'existe plus.
En 2005, pour des raisons de sécurité, la partie la plus spectaculaire a été fermée. Un tunnel de 1,7 kilomètre l'a remplacée. On entre dans le tunnel, on en sort, et on a traversé le paysage sans l'avoir vu. C'est plus sûr, plus rapide, plus moderne. Mais on a perdu quelque chose.
Je me suis arrêté à l'entrée de l'ancienne route. Une grille en interdit l'accès, et la végétation a commencé à reprendre ses droits. On distingue encore le tracé, la corniche qui s'enfonce dans la gorge, mais plus personne n'y passe. Un panneau explique l'histoire, les dates, les raisons de la fermeture. C'est un enterrement administratif, propre et sans émotion.
J'ai repris la route vers Pont-en-Royans. Le village est célèbre pour ses maisons suspendues, des façades colorées qui surplombent la Bourne, accrochées à la falaise comme des nids d'hirondelles. Vu d'en bas, depuis le pont, c'est un tableau : le jaune, le rose, le bleu des façades qui se reflètent dans l'eau verte de la rivière. Le Musée de l'Eau, installé dans une ancienne maison de tanneur, raconte comment la Bourne a façonné la vie du village — les moulins, les tanneries, la force hydraulique. J'y ai passé une heure, moins pour les expositions que pour la fraîcheur des salles voûtées.
Le soir, j'ai mangé dans un petit restaurant sur la place. Le menu proposait une salade aux noix de Grenoble et au bleu du Vercors-Sassenage. Le bleu du Vercors, c'est un fromage AOP au lait de vache, doux malgré son nom, avec ce goût de noisette qui vient des pâturages d'altitude. Le restaurateur m'a dit qu'il le prenait chez un producteur de Villard-de-Lans. « C'est un jeune, il a repris la ferme de ses parents. Son bleu, il le fait au lait cru, affiné vingt et un jours minimum. » J'ai goûté. Il avait raison.
Le dernier jour, j'ai quitté Pont-en-Royans par les gorges de la Bourne. La route remonte la rivière en suivant la falaise, et par endroits, elle est si étroite que deux voitures ne se croisent pas sans que l'une des deux se range dans un renfoncement. Les gorges de la Bourne, c'est une version plus sauvage de Combe Laval : moins de belvédères aménagés, plus de végétation, une impression d'enfoncement plutôt que de surplomb.

À Villard-de-Lans, j'ai fait une halte. La station était encore endormie — la neige n'arriverait pas avant un mois, et les rues étaient presque vides. J'ai bu un café en terrasse, face à la place du village. Un homme promenait un chien, un berger australien qui tirait sur sa laisse. « Il sent le changement de saison, m'a dit l'homme en souriant. Dès que les feuilles tombent, il devient fou. »
J'ai repris la route vers le sud, direction le col du Rousset. Le col, à 1 254 mètres, est l'une des principales portes du Vercors. La montée est régulière, la route large, et le paysage s'ouvre progressivement sur le Diois. Au sommet, je me suis arrêté. Derrière moi, le Vercors : falaises, forêts, plateaux, tout ce que je venais de traverser. Devant, la descente vers Die, la vallée de la Drôme qui s'élargit, les vignes qui apparaissent.

La descente vers Die prend une petite heure. On quitte le calcaire pour les marnes, la roche grise pour la terre rouge, les sapins pour les chênes. Le paysage change de registre : on passe de la montagne à la Provence sans transition, comme si quelqu'un avait tourné un commutateur.
Die est une petite ville de quatre mille habitants, blottie au pied de la montagne de Glandasse. Elle est célèbre pour sa clairette, un vin pétillant naturel dont on dit que Pline l'Ancien en parlait déjà. J'ai visité une cave, moins pour la dégustation — j'avais encore de la route — que pour entendre le caviste raconter son métier. Il m'a expliqué la différence entre la clairette traditionnelle et la méthode dioise ancestrale : « La traditionnelle, c'est une seule fermentation, le sucre du raisin fait tout le travail. La méthode ancestrale, on laisse le vin finir en bouteille. C'est plus sec, plus minéral. » Il m'a tendu un verre. « Goûtez. »
La clairette avait le goût du voyage : un peu de fatigue, beaucoup de paysages, et cette douceur qu'on trouve dans les fins de route, quand on sait qu'on va bientôt rentrer mais que le dernier verre, on le boit lentement.
Quatre jours, deux cents kilomètres à peine. Le Vercors n'est pas grand — quarante kilomètres du nord au sud, vingt d'est en ouest — mais il se mérite. On n'y entre pas par hasard, on n'y circule pas vite, on n'en sort pas tout à fait comme on y est entré. Les routes du vertige, la forêt silencieuse, la mémoire de la Résistance, le tunnel qui a remplacé l'exploit : tout ça compose un paysage qui ne se donne pas au premier regard, mais qui reste longtemps après qu'on l'a quitté.
En repartant de Die, j'ai repensé au patron de l'auberge du col de la Machine, à sa phrase sur le mois d'octobre. Il avait raison. Les couleurs, la lumière. Et puis on respire.