Laguiole, un jeudi matin
Je suis arrivé à Laguiole la veille au soir, sous une pluie fine qui n'annonçait rien de bon. Ce matin, le ciel s'est déchiré vers neuf heures et le soleil a commencé à fumer l'humidité sur les toits de lauzes. Place du Foirail, le taureau en bronze regarde fixement vers l'ouest, indifférent aux quelques voitures garées en épi. En cette fin septembre, la saison est passée : les troupeaux sont redescendus depuis une semaine, les burons ferment un à un, et le village a retrouvé son rythme de l'arrière-saison — plus lent, plus grave.
Je voulais voir l'Aubrac désert. Pas le plateau des cartes postales d'août, avec ses vaches décorées de branchages pour la transhumance, ses burons fumants d'aligot et ses parkings pleins. Non : l'autre Aubrac, celui d'après, quand le vent du nord commence à mordre et que les seuls piétons sur la D15 sont les corbeaux. J'avais quatre jours.
Avant de partir, je suis monté jusqu'à l'église, à mille quarante mètres. De là-haut, le regard porte loin : les pâtures ondulent vers le sud en vagues de plus en plus pâles, ponctuées de bosquets sombres et de ces étranges chaos rocheux que les géologues appellent des chirats — des amas de blocs de basalte fracturés par le gel il y a quelques millénaires. Le plateau respire. On ne le devine pas d'en bas, mais vu d'ici, c'est un océan figé dans la pierre.
J'ai acheté un morceau de tome fraîche à la coopérative Jeune Montagne, un pain de seigle à la boulangerie, et j'ai pris la D15 vers le nord. La route s'élève en lacets doux entre les pâtures. Vingt minutes plus tard, Laguiole n'était déjà plus qu'un point dans le rétroviseur.
Saint-Urcize, le village du bout du monde
La D15 monte doucement. On longe la station de ski de La Source — fermée, évidemment, les remonte-pentes immobiles sous le ciel blanc — puis le paysage s'ouvre. Des prairies à perte de vue, des clôtures de fil barbelé, des vaches isolées que les éleveurs n'ont pas encore redescendues. Le plateau de l'Aubrac est un ancien volcan, un géant endormi depuis sept millions d'années, et par endroits la lave affleure encore, noire et poreuse, comme si l'éruption datait d'hier.
Saint-Urcize apparaît après seize kilomètres. Le village est planté à la frontière du Cantal et de l'Aveyron, une poignée de maisons en granite serrées autour d'une église romane au clocher à peigne — un mur droit percé de baies où les cloches sont montées à cru, sans tour, sans flèche. C'est austère et magnifique. On se croirait dans un village des Abruzzes, transposé sur un plateau balayé par le vent.
Je me suis garé près du cimetière. Le silence était tel que j'entendais le déclic du moteur en refroidissant. Pas un commerce ouvert, pas une voix. Une femme arrosait des géraniums sur le pas de sa porte ; elle m'a indiqué le chemin de la cascade sans que j'aie eu besoin de demander. « Vous êtes le quatrième aujourd'hui », m'a-t-elle dit, et j'ai compris que c'était sa manière de me signaler que la saison était finie.
La cascade de Jiou-Jiou se mérite. On quitte le village par un sentier qui longe un petit ruisseau, on traverse une prairie, on enjambe une clôture — un écriteau précise que c'est autorisé — et on débouche soudain sur un goulet étroit où l'eau tombe d'une quinzaine de mètres dans un fracas de montagne. Le basalte est couvert de mousse rousse en cette saison, et les fougères commencent à jaunir. Je suis resté là un long moment, assis sur une pierre, à regarder l'eau creuser son trou dans la roche noire. On n'entendait rien d'autre. Même les oiseaux s'étaient tus.
Le soir, j'ai mangé dans l'unique auberge du village. Une soupe de pain, un morceau de tome, un verre de vin rouge. Le patron m'a parlé de la transhumance de mai, quand le village triple de volume et que les troupeaux montent fleuris de genêts et de crépon. « Vous devriez voir ça une fois », m'a-t-il dit. J'ai répondu que j'étais venu exprès hors saison. Il a souri, sans insister. Les gens d'ici comprennent ce genre de choix.
Nasbinals et le buron du bout de la route
Le lendemain, j'ai repris la route vers l'est, par la D12 puis la D987. Vingt-huit kilomètres de ligne droite ondulante, avec le vent qui poussait des nappes de brouillard rasant. Par moments, la route disparaissait sous une mer de coton blanc, et je roulais au pas, les warnings allumés, guettant la silhouette d'une vache surgie de nulle part. Puis le brouillard se déchirait et le plateau réapparaissait, immense et vide.
Nasbinals est plus gros que Saint-Urcize — cinq cents habitants, une église romane elle aussi, une place centrale avec une fontaine, une boulangerie, un bureau de poste. Mais en cette saison, l'ambiance est la même : tout est calme, un peu trop. Les volets des résidences secondaires sont clos. Le seul bruit vient de la D987, où passent de loin en loin des camions de bois.
J'avais une adresse, donnée par un ami qui connaît le coin : un buron restauré, à l'écart de la route des Lacs, où un éleveur continue de fabriquer de la tome fraîche pendant l'estive et ouvre sa table aux passants jusqu'à la mi-octobre. J'ai mis une demi-heure à le trouver. Le buron est une construction trapue, à moitié enterrée, avec un toit de lauzes qui descend presque jusqu'au sol. La fumée sortait par une cheminée de guingois.
À l'intérieur, il faisait sombre et chaud. Une longue table en bois, des bancs, un âtre où brûlait une bûche énorme. L'homme — la soixantaine, les mains larges, le visage buriné par le vent du plateau — m'a servi un aligot sorti du chaudron. La tome filait en longs rubans élastiques, la pomme de terre était encore grumeleuse par endroits, l'ail discret mais présent. Il s'est assis en face de moi pendant que je mangeais, sans rien dire d'abord, puis il a parlé de son métier. Il reste au buron de mai à octobre, seul ou presque, avec ses bêtes. L'hiver, il descend dans la vallée, où il a une autre ferme. « Ici, l'hiver, il n'y a plus rien, juste le vent et la neige. Même les corbeaux s'en vont. »
Je lui ai demandé s'il ne trouvait pas ça trop dur. Il a haussé les épaules. « C'est une vie, c'est tout. » Il a ajouté, après un silence : « Ce qui est dur, c'est quand il n'y a plus personne qui veut le faire. »
En repartant, j'ai croisé un troupeau d'une trentaine de vaches Aubrac, robe fauve et muqueuses noires, qui traversait la route sans se presser. Le bouvier, un jeune gars d'une vingtaine d'années, m'a fait signe d'attendre. Les bêtes sont passées lentement, leurs sabots claquant sur l'asphalte, et j'ai coupé le moteur pour écouter ce bruit qui ne ressemble à rien d'autre.
La Route d'Argent
Le troisième jour, j'ai pris la D52 au sud de Nasbinals : la route des Lacs, qu'on appelle aussi la route d'Argent parce que, quand le soleil perce entre deux nuages, l'eau des lacs glaciaires scintille comme du métal en fusion. Elle court sur dix-sept kilomètres, du col de Bonnecombe à Nasbinals, à plus de mille mètres d'altitude.
Le premier lac, celui des Salhiens, est à peine visible depuis la route — il faut s'arrêter et marcher cinq minutes dans une tourbière spongieuse. L'eau est noire, immobile, bordée de sphaignes. Un pêcheur était là, assis sur un pliant, sa canne plantée dans la vase. « Ça mord ? » Il a secoué la tête sans se retourner. Je ne saurai jamais si c'était un non ou un peut-être.
Le lac de Souveyrols est plus spectaculaire : une étendue ronde, presque parfaite, posée dans un creux de prairie comme une flaque oubliée par la fonte des glaces il y a dix mille ans. En cette saison, les berges sont dorées, les herbes couchées par le vent. Une buse tournait au-dessus, lente et patiente.
Le lac de Saint-Andéol, le plus grand, est le seul à avoir une légende. On raconte qu'un village englouti dort sous ses eaux, puni pour avoir refusé l'hospitalité à un pèlerin. Je ne sais pas si c'est vrai — les sondeurs n'ont jamais rien trouvé — mais l'idée m'a plu. Les légendes de l'Aubrac sont à l'image du plateau : sobres, dures, sans fioritures. On n'y trouve ni fées ni dragons, juste des histoires de froid, de faim et de rédemption.
Le lac de Born est le dernier, le plus sauvage, cerné de rochers noirs. Le vent s'était levé et l'eau clapotait contre la rive avec un bruit de soie froissée. Je me suis assis sur une pierre plate et j'ai mangé le reste de mon pain avec la tome de Laguiole, qui commençait à prendre du caractère après trois jours dans le coffre.
Aubrac, le village qui n'en est pas un
À mi-chemin entre Nasbinals et Saint-Chély, sur la D987, le village d'Aubrac n'est pas vraiment un village : c'est un hameau à mille trois cents mètres d'altitude, quelques maisons de pierre, une tour carrée du XIVe siècle — la Tour des Anglais, bâtie pour repousser les routiers pendant la guerre de Cent Ans — et les vestiges de la Dômerie, un ancien hôpital monastique fondé au début du XIIe siècle.
C'est ici que tout a commencé. Vers 1120, un seigneur flamand du nom d'Adalard, échappant à des brigands sur le plateau, fit le vœu de bâtir un refuge pour les pèlerins s'il survivait. Il survécut, et la Dômerie fut construite. Pendant des siècles, des moines y ont accueilli les marcheurs du chemin de Saint-Jacques, épuisés par la traversée du plateau, transis, affamés. La tradition veut qu'ils leur servaient une bouillie de pain et de tome fraîche — l'ancêtre de l'aligot, qu'on appelait alors aliquid, « quelque chose » en latin de cuisine.
Aujourd'hui, il ne reste de la Dômerie que l'église et quelques bâtiments remaniés, mais le lieu garde une gravité singulière. Je suis entré dans l'église Notre-Dame-des-Pauvres. Il y faisait froid, plus froid que dehors. Une femme priait dans un coin, un homme allumait un cierge. Les pèlerins passent encore, moins nombreux qu'au Moyen Âge, mais ils passent. J'en ai croisé deux en sortant, le sac à dos chargé, le bâton à la main, qui descendaient vers Saint-Chély. « Bon courage », leur ai-je dit. « Il en faut », a répondu le plus âgé, sans ralentir.
La descente vers Saint-Chély
Le dernier jour, j'ai quitté Aubrac en début d'après-midi. La D987 plonge vers l'ouest en perdant six cents mètres de dénivelé en huit kilomètres. Le paysage change brutalement : on quitte les pâtures rases pour des forêts de hêtres et de châtaigniers, la route se tord en épingles, et l'air devient plus doux, presque tiède. Le plateau s'éloigne dans le rétroviseur, masse sombre coiffée de nuages bas.
Saint-Chély-d'Aubrac est un village en pente, accroché à la vallée de la Boralde. On y entre par le pont des Pèlerins, un ouvrage médiéval du XIVe siècle, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des chemins de Compostelle. Une arche unique, étroite, pavée de galets. Je me suis arrêté au milieu du pont, moteur coupé, et j'ai regardé la rivière en contrebas. Un pêcheur taquinait la truite dans un trou d'eau. Des gamins jouaient sur la berge. La vie ordinaire, après quatre jours de silence.
J'ai bu un café sur la place de l'église. Le patron du bar discutait avec un client de la coupe de bois communale. Des choses simples, concrètes. Le plateau était déjà loin, comme un rêve dont on émerge lentement. Quatre jours, c'est peu, mais c'est assez pour que le silence de l'Aubrac s'installe en vous et ne vous quitte plus tout à fait.
En reprenant la route vers Espalion, j'ai repensé à ce que m'avait dit l'éleveur du buron : « Ce qui est dur, c'est quand il n'y a plus personne qui veut le faire. » Le plateau se vide, c'est vrai. Les burons ferment, les jeunes partent, les traditions s'effilochent. Mais tant qu'il reste un type pour allumer le feu dans un buron en octobre, tant qu'une femme arrose ses géraniums à Saint-Urcize, tant qu'un pèlerin franchit le pont des Pèlerins avec son bâton et son sac, l'Aubrac tient bon. Il ne fait pas de bruit, mais il tient.