On ne part pas, on quitte
Saint-Jean-Pied-de-Port, un jeudi d'octobre, sept heures du matin. La citadelle est encore dans l'ombre, les pavés de la rue de la Citadelle luisent d'une pluie fine qui est tombée pendant la nuit. Les pèlerins de Compostelle sont déjà partis depuis une heure, sac à dos et bâton, direction Roncevaux par la route de Napoléon. Moi, je prends la direction opposée. Pas l'Espagne, pas le col, pas le chemin balisé. L'intérieur.
J'ai une carte Michelin qui date de 2012, un plein d'essence, et quatre jours devant moi. L'idée, c'est de traverser la Basse-Navarre puis la Soule par les routes que personne ne prend, celles qui ne mènent à rien de célèbre. Les routes où le bitume se rétrécit, où les noms des villages ont plus de consonnes que de voyelles, où l'on croise plus de brebis que de voitures.
Au café de la place du Marché, un type en béret remplit sa Peugeot 205 de cageots vides. Je lui demande si la route des Aldudes est ouverte. Il me regarde comme si je venais de lui demander si l'eau coule encore dans la Nive. « Ouverte, oui. Mais vous allez voir, là-haut, y'a plus personne à cette saison. » C'est exactement ce que je veux.
La vallée qui s'efface
La D948 quitte Saint-Jean-Pied-de-Port par l'ouest, longe la Nive de Béhérobie sur quelques kilomètres, puis bifurque au sud à Saint-Étienne-de-Baïgorry. C'est là que le paysage change de registre. On passe du piémont aux premiers contreforts pyrénéens sans transition, comme si la montagne avait poussé d'un coup derrière le virage. Les maisons blanches aux volets rouges s'espacent. Les troupeaux de brebis manech tête noire apparaissent sur les pentes, minuscules taches blanches dans le vert sombre.
La vallée des Aldudes, c'est trente kilomètres de route étroite pour un millier d'habitants. Banka, Urepel, Aldudes : trois villages posés au fond d'un couloir que la frontière espagnole ferme au sud. À Urepel, je m'arrête devant le fronton. Le mur est couvert de mousse par endroits, le filet du trinquet pendouille, personne. Une femme sort de la seule épicerie du village, un cabas en plastique à la main. « Le pain, il arrive vers dix heures », me dit-elle avant que j'aie posé la moindre question. Je n'étais pas venu pour le pain, mais je me surprends à attendre.
Ce qui frappe ici, c'est le silence. Pas le silence vide des zones pavillonnaires, mais un silence habité, troué par le bruit d'une cloche de brebis, le grondement lointain d'un tracteur, le claquement d'un volet. La vallée des Aldudes est célèbre pour le porc Kintoa, le seul porc basque, élevé en semi-liberté dans les châtaigneraies. J'en vois un, justement, couché en travers d'un chemin forestier, énorme, noir, indifférent. Il ne se lève pas. C'est moi qui fais demi-tour.
Je remonte vers le col d'Ispeguy par une route qui serpente entre les fougères roussies par l'automne. Le col, à 672 mètres, marque la frontière. Un panneau rouillé indique « Espainia » avec un seul N. Le vent souffle fort. Je reste cinq minutes, le temps de voir les nuages s'accrocher aux crêtes, puis je redescends vers Saint-Jean par le versant ouest. La boucle fait soixante kilomètres. Trois heures avec les arrêts. Le compteur de voitures croisées : quatre.
Là où la forêt avale la route
Le lendemain, je repars de Saint-Jean-Pied-de-Port vers l'est, par la D301. C'est une route que les guides appellent « la route des cols » et que les locaux appellent simplement « la route d'Iraty ». Elle grimpe immédiatement. Le paysage s'ouvre sur des pâturages pentus, puis la forêt commence.
Le col de Burdincurutcheta — « croix de fer » en basque — est à 1 135 mètres. La montée fait neuf bornes à presque neuf pour cent de moyenne. En octobre, le brouillard traîne souvent dans les creux, et ce matin-là, il est au rendez-vous. Je passe le col dans une purée de pois qui efface tout, le bas-côté, les arbres, le ciel. Seule la ligne blanche discontinue me dit que la route continue. C'est un col que le Tour de France a classé en première catégorie, mais en cette saison, il n'y a pas un cycliste, pas un camping-car, rien. Juste le bruit du moteur en première et le bip du radar de recul qui s'affole sans raison.
Et puis, d'un coup, le brouillard se déchire et la forêt d'Iraty apparaît. Dix-sept mille hectares de hêtres et de sapins, la plus grande hêtraie d'Europe occidentale. En octobre, c'est une explosion de jaunes, d'oranges, de roux. La route s'enfonce dedans comme dans un tunnel de feuilles. Les branches se rejoignent au-dessus du toit. La lumière tombe par taches, filtrée par trois étages de feuillage. Je roule à trente à l'heure, vitre ouverte malgré le froid, parce que l'odeur de la hêtraie en automne — humus, mousse, champignons — est trop dense pour rester dehors.
Je m'arrête sur un parking forestier vide. Une pancarte indique le GR10, qui traverse la forêt d'ouest en est. Un sentier part entre les troncs. Je marche dix minutes, juste assez pour que la voiture disparaisse derrière moi, et là, le silence est d'une autre nature que celui de la vallée des Aldudes : c'est un silence de cathédrale, étouffé par les feuilles mortes, coupé seulement par le croassement d'un corbeau quelque part au-dessus de la canopée.
Un peu plus loin, la route atteint le col de Bagargiak, 1 327 mètres. Le parking des chalets d'Iraty est désert. En été, c'est un centre de vacances animé ; en octobre, c'est un décor de film post-apocalyptique. Les volets des chalets sont fermés, les téléskis immobiles, le télésiège rouille doucement. Le vent souffle en rafales. Je mange un morceau de fromage acheté la veille — un Ossau-Iraty de trois mois, ferme, au goût de noisette — adossé à un muret de pierre sèche, face aux crêtes qui ondulent vers le sud. Le fromage Ossau-Iraty tient son nom de la vallée d'Ossau, côté Béarn, et de la forêt d'Iraty, ici même. Il est fabriqué avec du lait de brebis de race manech ou basco-béarnaise, et affiné au minimum trois mois. Celui-ci vient d'un cayolar — ces cabanes de berger en pierre sèche qu'on trouve sur les estives — à quelques kilomètres. Le berger m'a dit la veille, en me le tendant : « Celui-là, il a passé l'été en altitude. Il a vu les mêmes nuages que vous. »
Je redescends vers Larrau par la D19. La route plonge dans le versant souletin de la montagne, plus sauvage, plus escarpé. Larrau est un village de deux cents âmes accroché à la pente, connu pour la passerelle d'Holzarte qui surplombe les gorges d'Olahubi à cent cinquante mètres de hauteur. Je la ferai demain, ou du moins j'essaierai. Pour ce soir, je trouve une chambre dans une maison qui fait aussi table d'hôtes. La patronne me sert une piperade tiède avec du jambon de pays. Elle parle basque avec son mari, un français chantant avec moi. « Vous êtes le seul client de la semaine », dit-elle sans s'en plaindre.
La Soule ou le pays qui parle tout bas
Au matin, le brouillard est revenu. Je quitte Larrau par la D26 en direction de Sainte-Engrâce. La route est étroite, sinueuse, bordée de fougères géantes qui griffent la carrosserie. La Soule — Xiberoa en basque — est la plus petite et la plus orientale des sept provinces basques. Quatorze mille habitants, trente-six communes. C'est ici que le basque a gardé sa forme la plus archaïque, le dialecte souletin, que même les Basques de la côte peinent à comprendre.
Sainte-Engrâce est un village de deux cents habitants perché à 650 mètres. Son église romane du XIᵉ siècle, Santa Grazi, a été fondée par les chanoines de l'abbaye navarraise de San Salvador de Leire. La façade est sobre, presque austère, mais à l'intérieur, les chapiteaux sculptés racontent des scènes de pastorales et de mascarades — ces spectacles populaires souletins qui mêlent théâtre, danse et chant, et que l'on joue encore chaque année dans les villages. Le cimetière qui entoure l'église est parsemé de stèles discoïdales, ces pierres tombales en forme de disque surmontant un trapèze, typiques du Pays basque. Certaines datent du XVIᵉ siècle. La mousse a colonisé les inscriptions. On ne lit plus les noms.
Je repars vers les gorges de Kakuetta, à six kilomètres de là. C'est le but de la matinée : une gorge étroite creusée par un torrent, aménagée avec des passerelles, qui mène à une cascade de vingt mètres. L'endroit a été exploré pour la première fois en 1906 par Édouard-Alfred Martel, le père de la spéléologie moderne. Sauf qu'en arrivant au parking, je trouve une chaîne et un panneau : « Fermeture temporaire — risque d'éboulement. »
Je reste un moment devant la chaîne, un peu bête. Le torrent coule de l'autre côté, on l'entend sans le voir. Une voiture arrive derrière moi, fait demi-tour sans hésiter. Le conducteur baisse sa vitre : « C'est fermé depuis le printemps. Faut aller à Holzarte, c'est ouvert, ça. » Il a un accent du Sud-Ouest épais, une vieille Mercedes blanche, et il est déjà reparti avant que j'aie pu répondre.
C'est comme ça que je me retrouve sur le sentier de la passerelle d'Holzarte. Une heure de montée dans une forêt de hêtres et de buis, le sol couvert de feuilles détrempées. La passerelle elle-même est un ouvrage en bois et câbles d'acier, long d'une trentaine de mètres, suspendu à cent cinquante mètres au-dessus du vide. Le vertige est immédiat, physique, les jambes qui flottent. En dessous, les gorges d'Olahubi sont un couloir de roche grise où coule un filet d'eau qu'on distingue à peine. Le vent fait osciller la passerelle de quelques centimètres. Je la traverse en regardant droit devant, les mains crispées sur les câbles, et je ne suis pas fier.
Le soir, je m'arrête à Tardets-Sorholus. C'est un bourg de cinq cents habitants au confluent du Saison et du gave de Sainte-Engrâce, le cœur administratif de la Haute-Soule. Sur la place, le fronton est flambant neuf, repeint en vert. Un bar-tabac fait aussi dépôt de pain et relais de La Poste. J'y entre pour un café. Trois hommes jouent aux cartes dans le fond. L'un d'eux lève la tête : « Vous êtes le type de la Mercedes ? » Je dis que non. « Ah. » Il retourne à ses cartes. Le café est bon, serré, servi dans une tasse épaisse. Au comptoir, une affichette annonce la pastorale de l'été prochain : « Xiberoko Makia — La Résistance en Soule. »
L'espadrille et le dernier col
Le quatrième jour, je prends la D918 vers Mauléon-Licharre. La route longe le Saison, large et calme à cette saison, bordé de platanes qui perdent leurs feuilles par paquets. Mauléon est la capitale de la Soule, trois mille habitants, et surtout la capitale historique de l'espadrille. Au début du XXᵉ siècle, la ville comptait une vingtaine de fabriques ; il en reste deux ou trois, qui produisent encore pour les danseurs de flamenco, les échoppes de Bayonne et quelques boutiques japonaises qui paient une fortune pour l'authenticité.
Je me gare devant la fabrique de la rue de la Navarre. La vitrine est modeste : des espadrilles de toutes les couleurs, à semelle de corde tressée, alignées comme des bonbons. La vendeuse, une femme d'une cinquantaine d'années, est en train de coudre un ruban sur une paire rouge. « On fait tout ici depuis 1927 », dit-elle sans lever les yeux. Elle a les gestes précis, économes, le fil qui passe et repasse dans la toile. J'achète une paire bleu marine. Elle me les tend dans un sac en papier kraft. « Vous les mettrez jamais. Les gens les mettent jamais. Ils les accrochent au mur. » Elle a raison, mais je les achète quand même.
Mauléon a aussi un château, perché sur la colline qui domine la ville. Il date du XIᵉ siècle, a été remanié par les vicomtes de Soule, incendié, reconstruit. Je monte à pied par la ruelle en escalier. La vue porte sur les toits d'ardoise, le clocher de l'église Saint-Jean, les collines vertes du Pays basque intérieur. Le vent est tombé. Le soleil perce enfin, après trois jours de grisaille.
Il me reste une cinquantaine de kilomètres pour boucler la boucle. Je prends la D147 puis la D933 vers le nord, en direction du col d'Osquich. C'est un col modeste, 495 mètres, mais c'est le seul passage entre la Soule et la Basse-Navarre sans faire un détour de quarante kilomètres. La route monte doucement entre les prairies. Au sommet, une auberge est ouverte — une surprise. Je m'arrête pour un dernier café. La salle est vide, le patron essuie des verres derrière le comptoir. « Vous venez de la Soule ? » me demande-t-il. Je dis oui. « Alors vous avez vu le brouillard. » Je dis oui. Il hoche la tête, satisfait, comme si le brouillard de la Soule était une chose qu'il fallait avoir vue pour comprendre quelque chose, et que je ne comprenais pas encore, mais que ça viendrait.
La descente vers Saint-Jean-Pied-de-Port est rapide, vingt minutes. Je retrouve la citadelle par le nord, cette fois, et la rue de la Citadelle a changé : le soleil de l'après-midi tape sur les façades roses et grises, les terrasses des restaurants sont pleines de randonneurs qui fêtent leur retour de Compostelle, ou leur départ, on ne sait plus. Je me gare au même endroit que quatre jours plus tôt. Le compteur affiche 195 kilomètres. C'est peu, sur le papier. En Soule, c'est beaucoup.
Le type au béret de la Peugeot 205 est là, sur la place. Il charge des cageots, cette fois pleins. Il me reconnaît. « Alors, vous l'avez trouvée, la Soule ? » Je cherche une réponse qui ne soit pas trop longue. « Elle était là, oui. » Il sourit. « C'est le truc avec la Soule. Elle est toujours là. Mais faut y aller pour le savoir. »