Sur les pas de Stevenson : la Haute-Loire en automne

Sur les pas de Stevenson : la Haute-Loire en automne

Je n'avais jamais lu Stevenson avant ce voyage. Je connaissais le nom, bien sûr — L'Île au trésor, les aventures de pirates, les films qu'on avait vus enfants. Mais « Voyage avec un âne dans les Cévennes », je ne l'avais pas ouvert. C'est en tombant par hasard sur une carte du GR 70, un soir d'ennui, que j'ai vu cette ligne pointillée traverser la Haute-Loire du nord au sud, passant par des noms qui ne me disaient rien : Le Monastier-sur-Gazeille, Le Bouchet-Saint-Nicolas, Pradelles. Des noms qui semblaient appartenir à un autre temps, ou à une autre langue. J'ai fermé la carte, puis je l'ai rouverte. Trois jours plus tard, j'étais sur la route.

Le Puy-en-Velay — la pierre qui se souvient

J'arrive au Puy par la route de Clermont, un jeudi de la mi-octobre. Le ciel est de ce gris léger qu'on ne trouve qu'en Auvergne, ni tout à fait couvert ni tout à fait bleu, comme si les nuages hésitaient. La ville apparaît d'abord par sa cathédrale — on ne voit qu'elle, perchée en haut de son escalier de cent trente marches, avec sa façade en pierre de lave noire et ses arcades polychromes qui semblent avoir été dessinées par quelqu'un qui connaissait les églises byzantines sans jamais y être allé.

Je gare la voiture près de la place du Breuil et je monte à pied. C'est obligatoire, d'une certaine manière : on ne monte pas au Puy en voiture, on y monte à pied, comme les pèlerins depuis le Xe siècle. La cathédrale Notre-Dame est classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1998, au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France. Je ne suis pas pèlerin, mais je comprends l'envie de monter.

Depuis le parvis, la vue porte sur la ville entière, serrée autour de son rocher. Le Puy est bâti sur d'anciens volcans — des sucs, comme on dit ici — ces pointes de basalte que la lave a laissées en refroidissant il y a douze millions d'années. La géologie, ici, n'est pas un décor : c'est le sol même sur lequel on marche, la pierre dont les maisons sont faites, la raison pour laquelle la ville existe à cet endroit précis.

Je redescends vers la chapelle Saint-Michel d'Aiguilhe. Elle est plantée au sommet d'un piton volcanique de quatre-vingt-cinq mètres — un ancien neck, un conduit de volcan figé par l'érosion. On y accède par deux cent soixante-huit marches taillées dans la roche. À l'intérieur, c'est minuscule : vingt mètres de long, cinq de large. Les fresques du XIe siècle sont d'une fraîcheur qui surprend. Je reste là un moment, assis sur un banc de pierre, à écouter le vent qui passe entre les vitraux.

L'après-midi, je reprends la voiture vers le sud. La D 906 file droit sur le plateau. Les champs sont déjà coupés, les bottes de foin alignées comme des joueurs de quilles. Vingt kilomètres plus loin, j'aperçois les toits du Monastier-sur-Gazeille.

Façade polychrome de l'abbatiale du Monastier-sur-Gazeille, assemblage de pierres noires de basalte, rouges d'arkose et blondes de lave, sous un ciel d'octobre gris et doux
La façade de l'abbatiale Saint-Théofrède : trois couleurs de pierre empilées comme un mille-feuille géologique. Stevenson la voyait chaque matin depuis l'auberge des Morel, là où se trouve aujourd'hui une pharmacie.

Le Monastier-sur-Gazeille — là où Stevenson est parti

Le village tient son nom de l'abbaye qu'on y fonda au Xe siècle, sous l'autorité de Cluny. L'abbatiale Saint-Théofrède domine la place centrale, avec cette façade qu'on ne peut pas rater : un assemblage de pierres de différentes couleurs — basalte noir, arkose rouge, laves blondes — qui lui donne l'allure d'un gâteau aux couches multicolores. C'est une église romane du XIIe siècle, reconstruite après un incendie. À l'intérieur, l'orgue date de 1518. Il est classé monument historique, mais personne ne me dit s'il joue encore. L'édifice entier dégage une sorte de calme un peu lourd, celui des lieux qui ont vu passer des siècles de prières et de silences.

C'est ici, dans ce village de quinze cents habitants, que Robert Louis Stevenson a passé quinze jours en septembre et octobre 1878, logé à l'auberge des Morel — là où se trouve aujourd'hui une pharmacie, m'apprend un panneau près de la place. C'est de là qu'il est parti, un matin d'octobre, avec une ânesse qu'il venait d'acheter pour quarante francs et qu'il avait baptisée Modestine. Il avait vingt-huit ans, il était écossais, il fuyait quelque chose — un chagrin d'amour, la mort probable de la femme qu'il aimait, ou peut-être juste l'envie de marcher sans savoir pourquoi. Il a mis douze jours pour atteindre Saint-Jean-du-Gard, deux cent vingt kilomètres à travers les monts de la Lozère et les Cévennes, avec une bête qui ne voulait pas avancer et un sac mal ficelé.

Je m'installe au restaurant en face de l'abbatiale. La serveuse me demande si je suis randonneur. « Non, je suis en voiture. — Ah, c'est dommage. » Elle le dit sans jugement, mais on sent que dans ce village, marcher est la bonne réponse. Je commande une assiette de lentilles vertes du Velay — le produit local, avec la vermicelle de lentilles qui a remplacé les pâtes dans bien des assiettes ici — et je lis les premières pages du livre de Stevenson sur mon téléphone. Il écrit que « le pays est beau, un peu comme les Highlands en moins grandiose ». Je lève les yeux : dehors, le plateau s'étend à perte de vue, gris et vert, sans un arbre. C'est vrai que ce n'est pas les Highlands. Mais c'est beau quand même.

Le lendemain matin, je reprends la route vers le sud. La D 470 grimpe doucement sur le plateau du Devès. L'altitude monte sans qu'on s'en rende compte : on est passé de huit cents à mille deux cents mètres en vingt kilomètres, et les champs ont laissé place aux landes, aux genêts, aux pâturages maigres où paissent quelques vaches de race aure et des moutons.

Le lac du Bouchet vu depuis la rive boisée de sapins, eau bleu turquoise parfaitement ronde dans son cratère volcanique, quelques arbres aux feuilles jaunes d'octobre
Le lac du Bouchet, lové dans son ancien cratère. Quatre-vingt-dix hectares d'eau, pas de rivière qui entre, pas de rivière qui sort. Juste le ciel qui se reflète à la surface.

Le lac du Bouchet — un cratère qui retient le ciel

Le lac du Bouchet apparaît sans prévenir. On roule sur une route de crête, on tourne un virage, et soudain il est là, en contrebas, rond comme un œil bleu posé dans la terre. C'est un maar, un lac de cratère volcanique, formé il y a environ cent mille ans quand une explosion phréatomatique a creusé cette cuvette parfaite. Quatre-vingt-dix hectares d'eau, cent vingt mètres de profondeur, alimentés uniquement par la pluie et les sources. Pas de rivière qui entre, pas de rivière qui sort. Juste le ciel qui se reflète à la surface.

Je descends jusqu'au bord par un sentier qui traverse une plantation de sapins Douglas — importés d'Amérique au XIXe siècle pour reboiser les terres épuisées par le pastoralisme. L'odeur est celle de la résine et de la terre humide. Il n'y a personne. On est loin de tout, à mille deux cents mètres d'altitude, sur ce plateau basaltique qui s'étend entre la Haute-Loire et l'Ardèche. Le silence est si complet qu'on entend l'eau clapoter contre les rochers, à trente mètres du rivage.

Je fais le tour du lac en une heure. Il n'y a pas de route carrossable autour, seulement un chemin de terre qui passe sous les arbres. De l'autre côté, je distingue le village du Bouchet-Saint-Nicolas — une trentaine de maisons en pierre de lave, coiffées de toits à faible pente, avec ces murettes de basalte noir qui délimitent les parcelles comme des coutures sur un manteau trop grand. Stevenson est passé par là. Son chemin, le GR 70, longe la rive ouest du lac avant de monter vers le col de la Croix-Morand.

Je m'arrête au village pour déjeuner. Le café-restaurant du coin est fermé pour la saison — on est mi-octobre, les touristes sont partis, les volets sont clos. Je mange des sandwichs sur un banc, face à la mairie-école, qui est aussi la seule épicerie. Un homme d'une soixantaine d'années passe avec un chien. « Vous êtes perdu ? » me demande-t-il. « Non, je regarde. — Il y a rien à voir. » Il sourit. Je souris aussi. Il a raison, et il a tort. Il n'y a rien à voir, et c'est exactement pour ça qu'on est venu.

L'après-midi, je remonte vers le nord du plateau par la D 430. La route file en ligne droite sur des kilomètres, entre des murettes de pierre sèche. C'est le même paysage que dans le livre de Stevenson, sauf qu'il l'a vu à pied, avec une ânesse rétive, en dormant à la belle étoile avec son sac de couchage qui fuyait d'un côté. Moi, j'ai une voiture, un chauffage et un lit. Je ne vais pas prétendre que c'est la même chose.

Pradelles et la route du sud

Pradelles est un village fortifié perché à mille trente mètres d'altitude, à la croisée des chemins entre le Velay et le Vivarais. Au Moyen Âge, c'était un poste frontière entre le royaume de France et les terres de l'Empire — les comtes de Toulouse d'un côté, les évêques du Puy de l'autre. Il reste des vestiges des remparts du XIIIe siècle, une porte fortifiée, et surtout cette impression, en arrivant par la route, que le village a été posé là par quelqu'un qui voulait voir venir le monde de loin.

Je m'arrête sur la place centrale. Il y a une fontaine en basalte, une église romane, et un panneau qui indique les distances du chemin de Stevenson : Le Monastier, vingt-quatre kilomètres ; Langogne, trente-deux kilomètres. Un randonneur passe, sac au dos, bâtons de marche plantés dans le bitume comme des piquets de tente. Il me regarde avec une curiosité polie — le type en voiture, sur le GR, ce n'est pas courant. « Il vous reste combien ? » lui demandé-je. « Deux jours. » Il repart sans ajouter grand-chose. C'est comme ça, sur les chemins : on échange trois phrases, et puis chacun reprend sa route.

La D 906 descend ensuite vers le sud, en direction de Langogne. Le paysage change progressivement. Le plateau du Devès s'efface, les collines deviennent plus molles, les vallées plus creuses. On quitte la Haute-Loire sans s'en rendre compte — il n'y a pas de panneau, pas de barrière, juste un changement dans la lumière et dans la pente. La Lozère commence là, avec ses landes à genêts et ses fermes isolées qu'on appelle des « mas ».

Vue crépusculaire de Langogne au bord du Langouyrou, maisons ocre et toits d'ardoise étagés en gradins sur la colline, ciel rose et gris de fin de journée d'octobre
Langogne au crépuscule. L'ancienne cité drapière garde de son passé textile une dignité tranquille, celle des endroits qui ont été importants et qui n'ont plus rien à prouver.

Langogne — la porte du Gévaudan

Langogne est la dernière étape de mon parcours, et aussi la dernière ville de Haute-Loire avant la Lozère. C'est une ancienne cité drapière, dont l'industrie textile a fait la richesse du XVIe au XVIIIe siècle — on y fabriquait des « cadis », des étoffes de laine rugueuses qu'on exportait jusqu'en Méditerranée. Il reste de cette époque quelques belles maisons à colombages, et surtout le musée de la Filature, installé dans une ancienne usine qui a fermé dans les années 1970. Je n'y entre pas : le temps commence à manquer, et la lumière baisse vite en cette saison.

Je me gare sur le quai du Langouyrou, la rivière qui traverse la ville. L'eau est basse, presque transparente. Sur l'autre rive, les maisons s'étagent en gradins, avec leurs façades ocre et leurs toits d'ardoise. C'est une ville qui a connu des jours meilleurs — les usines sont fermées, les jeunes partent — mais qui garde une forme de dignité tranquille, celle des endroits qui savent qu'ils ont été importants et qui n'ont plus rien à prouver.

Je reste là jusqu'au crépuscule. Le ciel se couvre de rose et de gris, les martinets passent en criant au-dessus de la rivière — les derniers avant la migration —, et je pense à Stevenson, qui est passé par là un soir d'octobre 1878, avec Modestine qui boitait et lui qui ne savait pas encore qu'il écrivait un livre. Il a dormi dans une auberge, il a mangé une soupe, il a dormi. Le lendemain, il repartait vers le sud, vers les Cévennes, vers l'histoire qu'on connaît. Moi, je fais demi-tour. La Haute-Loire s'arrête là, et la route aussi, du moins pour cette fois.

Je n'ai pas lu le livre de Stevenson en entier pendant ce voyage. J'en ai lu des passages, par bribes, sur mon téléphone, dans les parkings et les aires de pique-nique. Mais ce que j'en retiens, ce n'est pas ce qu'il a écrit — c'est ce qu'il a fait. Il est parti. Il a marché. Il a parlé à des gens qu'il ne reverrait jamais. Il a dormi dans des prés, sous la pluie, avec une bête qui ne l'aimait pas beaucoup. Et il en a fait un livre. Ce n'est pas grand-chose, un voyage avec un âne. Mais c'est exactement ce qu'il fallait pour que, cent cinquante ans plus tard, quelqu'un prenne sa voiture et suive le même chemin, en se demandant ce qu'il cherche.

Je ne sais pas ce que j'ai cherché, exactement. Peut-être juste ça : partir, rouler lentement, regarder un paysage qu'on ne connaît pas, s'arrêter dans un village dont on ne peut pas prononcer le nom, manger des lentilles vertes dans un restaurant vide. Ce n'est pas une aventure. Ce n'est pas un exploit. C'est un week-end en Haute-Loire, sur les traces d'un Écossais qui avait du vague à l'âme et une ânesse têtue. Mais c'est suffisant. C'est même, je crois, exactement ce qu'il faut.